La Recherche du Protagoniste Sartrien de sa liberté
(dans le contexte des situations)
Première Partie
Chez Sartre, l'idée de la liberté se lie toujours à la situation dans laquelle une personne se trouve. La liberté n'existe pas comme principe philosophique en dehors de la réalité de la vie quotidienne:
En rejetant les concepts abstraits de la
liberté,
Sartre s'oppose à Bergson et à Gide qui selon lui
conçoivent la liberté en dehors de la situation et
n'admettent donc pas l'engagement inéluctable
et la nécessité du choix. (1)
D'ailleurs, la recherche de la liberté est problématique et difficile parce qu'il existe des pièges le long du chemin tels que des situations qui changent ou bien les desseins des autres personnes. Il est toujours plus facile de rebrousser chemin ou de dévier que de poursuivre. Dans son théâtre, Sartre explore la voie du devenir et le spectateur voit comment ses personnages font face au défi.
L'idée même de la liberté est un paradoxe. On est libre par rapport à
qui ou à quoi. Est-ce qu'Oreste est libre au début de Les
mouches où il mène une vie de vagabonde sans aucun engagement? Est-il
libre au moment où il se révolte contre la volonté de Jupiter? Ou enfin
est-il libre au dénouement quand il s'exile tout en se débarrassant de ses
responsabilités de roi? La liberté se présente multiforme aux personnages
sartriens. Ils l'embrassent ou la repoussent d'une manière personnelle qui
convient à leur caractère. C'est à dire que le dramaturge personnalise la
liberté selon le personnage et ses situations. Sartre descend de sa tour
d'ivoire et montre au spectateur le conflit intérieur d'un personnage qui fait
face à des choix agonissants. Le résultat de son choix crée une situation
tout à fait nouvelle et en général plus complexe et compliquée que celle
d'auparavant. L'angoisse d'un personnage sartrien aux prises avec un choix déchirant
crée une tension dramatique et la théâtralité en est le résultat:
Ce que le théâtre peut montrer de plus émouvant
est un caractère en train de se faire, le moment du
choix. de la libre décision qui engage une morale
et toute une vie... Ainsi la
liberté se découvre à son
plus haut degré puisqu'elle accepte de se perdre
pour
pouvoir s'affirmer. (2)
Un personnage sartrien est prisonnier des situations. Beaucoup de ces situations sont créées par les actions des autres. Nous les spectateurs pouvons compartir à leur complexité parce qu'elles sont reliées à la vie réelle. Le conflit d'un personnage sartrien se relève comme telle: comment modifier les bornes de l'<en soi> des situations pour son profit? Comment s'échapper de la prison créée par les autres pour se forger une authenticité de caractère? Comment se libérer des influences imposées par autrui sans se renfermer dans un solipsisme? Et où aller ensuite?
La recherche de la liberté pose des paradoxes, car en fin de compte, l'homme en est rempli. À moins qu'on ne soit ermite, on n'est pas seul dans le monde. Chaque personne dépend des autres dans la mesure où elle doit exister au jour le jour. Les autres sont partout; ils nous entourent. Comment s'accorder la liberté, le <pour soi>, d'une part, avec la prison de situations créée par autrui, l'<en soi>, de l'autre? Et voilà la crise d'identité, le <qui suis-je?> qui s'élève. Est-on défini par le jugement d'autrui ou par ses propres actes faits avec une bonne ou une mauvaise foi?.
Deuxième partie
Un jour en flânant l'Île de la Cité, j'ai découvert le Monument aux
Martyres Déportés. J'y
suis descendu et sur un paroi cette citation de Sartre m'a frappé:
Le choix que chacun faisait de lui-même était
authentique parce qu'il se faisait en présence de
la mort. (3)
Je savais déjà que l'auteur envisigeait la résistance des Parisiens pendant l'occupation allemande quand il a écrit ces mots. Sous l'occupation, l'authenticité d'un acte de résistance est venue du choix conscient de <résister encore et toujours à l'envahisseur> dans la tradition d'Astérix et ses villageois armoricains. Une question m'est venue à l'esprit immédiatement: pourquoi a-t-on changé le contexte de cette citation en faisant référence aux victimes de l'holocauste? Les prisonniers des camps d'extermination hitleriens n'étaient pas libres. Et de cette réalité une seconde question s'est posée: quelle liberté de choix y avaient-ils? Les prisonniers faisaient face à l'inévitabilité de la mort la plus atroce: l'échafaud, le peloton d'exécution ou le four. En relisant Huis Clos je me suis rendu compte cependant que cette citation convient bien à la situation des déportés. Garcin pose le problème que chacun a dû confronter au moment de son exécution: comment faire face à la mort prochaine? L'acte final de chaque déporté était son comportement devant la mort. C'était pendant ce moment bref où chacun a défini son existence. Son angoisse a dû être extrêmement aïgue et ainsi sa vie plus chère. Mourir avec du courage, c'était conférer une dignité à son existence; mourir avec de la lâcheté, c'était la dévaloriser.
Dans l'oeuvre de Sartre il est impossible de divorcer la liberté de l'authenticité de caractère. C'est en effet l'authenticité de caractère qu'une personne crée par ses actes dans la recherche du <pour soi> qui valide et justifie son existence. Pour être authentique on doit agir avec une bonne foi et une connaissance lucide de soi-même. On n'est libre que dans la mesure qu'on est authentique. Celui qui agit avec une mauvaise foi s'aveugle et se contrefait. On n'arrive pas à la liberté du <pour soi> en justifiant ses actes aux autres.
Sur le plan personnel, l'authenticité de l'acte valide la recherche de la liberté d'une personne. On devient authentique de caractère et arrive au <pour soi>. Sur le plan collectif, l'authenticité de l'acte l'engage dans l'ouvrage pour l'amélioration du sort de l'humanité.
Cependant, des pièges sont constamment à l'affût de la personne qui cherche sa liberté personnelle. Un des plus dangereux c'est le conflit qui surgit quand deux personnes s'opposent.
Alors, comment s'accorder les dessins d'un individu avec ceux des autres
personnes qui sont forcément opposés? Dans la vie journalière on peut avoir
des dizaines de rencontres toutes avec le potentiel de conflit. Dans L'Être
et le Néant Sartre affirme que <l'essence des rapports entre
consciences...est le conflit>. (4) C'est cette espèce de conflit qui fournit
des tensions dramatiques qui enrichissent la théâtralité de l'oeuvre
sartrienne.
Troisième partie
En passant d'une analyse des idées sartriennes à celle des personnages spécifics de Les mouches et Huis Clos, je voudrais résumer les thèmes déjà explorés dans cette rédaction: les situations, la liberté, l'authenticité (de l'acte et de caractère) et l'autre. Les personnages de Les mouches que j'ai choisis d'analyser sont Oreste, Électre, Égisthe et Jupiter. En ce qui concerne Garcin, Estelle et Inès de Huis Clos, je vais analyser tous les trois en groupe. Le but de cette analyse, c'est la détermination du degré de l'authenticité de leur caractère.
Dans
sa recherche de la liberté, Oreste est pour moi le personnage à la fois le
plus facile et le plus difficile à analyser. Cette contradiction signifie que
c'est lui qui incarne le mieux de tous les personnages le paradoxe qui est
l'homme. C'est dans le troisième acte quand Oreste et Jupiter se confrontent où
le drame théâtral atteint son comble. L'acte qu'Oreste fait, l'assissinat
d'Agamemnon et d'Électre, définira son caractère désormais. En se rompant
avec son créateur, Oreste affirme:
Je ne suis ni le maître ni
l'esclave, Jupiter
Je suis ma liberté. (4)
Plus tard:
Mais, tout à coup la liberté a fondé sur moi
et m'a transi.... (5)
Et enfin:
...je suis condamné à n'avoir loi que la
mienne.
Mille chemins y sont tracés qui conduisent vers toi,
mais je ne peux suivre que mon chemin. Je suis
un homme, Jupiter, et chaque homme doit inventer
son chemin. (6)
Voici Oreste, la création de Jupiter, qui crée sa liberté sévère d'exil après une rupture violente avec un dieu. Il n'est pas difficile d'apercevoir le symbolisme chrétien transformé par le dramaturge athée. L'authenticité du caractère d'Oreste provient non pas de sa vengeance justifiée selon la loi antique, mais plutôt du courage de son acte de révolte. Si difficile que soit l'acte, la conséquence l'est d'avantage, car c'est l'exil, le pire destin d'un personnage du monde antique.
Au dénouement, Oreste se verra renfermé dans une solitude rigoureuse parce qu'il aura suivi son chemin. La difficulté de son choix et la sévérité des conséquences de ce choix lui confèrent une vraie authenticité de caractère.
Électre comme Oreste est un personnage paradoxal. Au moment de l'arrivée d'Oreste à Argos, elle est au seuil de se libérer de quinze and d'emprisonnement. Sa danse pendant la Fête des Morts est un acte de révolte. Elle défie tous: son beau-père, sa mère et ses concitoyens.
En effet c'est elle qui est la héroïne du début de la pièce. Au moment de la rencontre (fortuite ou prédestinée?) d'Électre avec son frère, c'est elle qui est courageuse et lui peureux. Au fur et à mesure que la pièce se développe, leurs rôles se troquent. En fin de compte, la révolte d'Électre est manquée parce qu'elle n'a pas le courage de partager avec Oreste la lourde responsabilité de la vengeance justifiée sur les coupables. Son recul en arrière sert en même temps à mettre en relief la voie vers la liberté, c'est à dire le devenir de son frère. Le châtiment de celle-ci paraît sévère à première vue, mais il est quand-même juste parce qu'elle se laisse persuader par Jupiter; elle ne suit pas son chemin à elle.
Égisthe a fait son acte quinze ans avant le lever du rideau. L'assassinat d'Agamemnon se doit tant à l'insistance et la vengeance de Clytemnestre qu'à son choix libre, et par conséquent n'est pas authentique. D'ailleurs, la tuerie du roi légitime bouleverse l'ordre du monde et doit être vengée. Par son acte, Égisthe crée une situation qui le condamnera à une existence faussée et inauthentique. Sa création de la Fête des Morts rend une culpabilité collective aux Argites.
Ceux-ci, réduits en esclavage par la mauvaise foi de leur roi usurpateur, sont condamnés à une collaboration lâche. Ils haïssent leur servitude, mais l'embrassent en même temps par un masochisme acharné. Argos (la France sous Vichy) est un égoût de remords, d'inauthenticité et de mauvaise foi au moment de l'arrivée d'Oreste.
Jupiter est pour moi le personnage le plus intéressant de Les mouches parce que sa situation est la plus ironique. Il se voit
contraint d'être sur terre en se mêlant aux hommes qu'il a créés afin de les
garder à vue de très proche. Il n'a pas le loisir de se tenir à l'écart au
Mont Olympe; par conséquent, il n'a aucun repos. Toujours inquiet, le dieu se
rend compte de son péché originel:
Le premier crime c'est moi qui l'ai commis
en créant les hommes mortels. (7)
Le paradoxe de la génèse est doublement ironique: d'une part, voici l'être le plus puissant de l'univers imprisonné par l'homme sa création. D'autre part, la mortalité que Jupiter a donnée à l'homme rend celui-ci capable de révolte. Par suite Jupiter devient l'esclave des hommes dont la mortalité les libère de leur servitude. Afin de les contrôler, Jupiter doit inventer des situations fausses. Il est obligé d'épier en cachette pour s'assurer que les hommes ne s'égareront pas du chemin qui convient à ses dessins. C'est le comble de la mauvaise foi qui <sied mal au roi des Dieux>. (8) Jupiter n'agit pas comme un dieu, mais plutôt comme un homme égoïste et méchant qui s'efforce toujours de manipuler les autres.
Dans Huis Clos, Sartre explore la pile de la monnaie qui s'appelle la liberté: l'enfer de l'esclavage psychologique qui résulte des jugements des autres. Dans Les mouches l'enchaînement entre l'acte, l'authenticité de caractère et la liberté se dévoile dans le personnage d'Oreste. Dans Huis Clos c'est justement l'invers qui se dévoile sur le plan interpersonnel:
l'inauthenticité de l'acte et de caractère aboutit en
l'esclavage
de chaque personnage causé par le jugement des deux autres. (8)
L'ironie de la situation des trois personnages, c'est qu'ils sont déjà morts. L'authenticité de caractère ne leur parviendra plus. Ce qui leur reste, c'est le geste vain de justifier aux autres un acte figé à perpétuité dans le passé; En dépit de leurs efforts, ils se trouvent impuissants de se créer une authenticité.
Dans la vie, tous les trois ont fait un acte qui a résulté dans la contrefaction de leur caractère.
Leur acte en soi-même justifie le châtiment éternel dans l'enfer. Mais, en plus, ils sont condamnés en raison du plaisir qu'ils se sont donné d'avoir fait souffrir un autre. Par conséquent, ils souffriront pour l'éternité. Sartre a bien choisi ces trois personnages qui resteront ensemble dans leur situation finale. La mauvaise foi de chacun rebondira dans le salon Second Empire et les voilà dans un ménage à trois infernal.
Un défaut les perd. Estelle est vaine et égoïste, Garcin, lâche, et Inès, méchante. Ce triangle ne s'accordera jamais, et leur jeu continuera. Ils se donneront la torture émotionnelle et psychologique qu'ils ont infligée sur un autre dans la vie. Pour eux l'authenticité de caractère et la liberté sont hors d'atteinte. Par son acte chacun s'est condamné à jamais au jugement des autres.
Conclusion
Tout personnage dans l'oeuvre de Sartre est étroitement relié aux situations qui l'encadrent. Chacun agit et choisit en situation. La situation offre au protagoniste la possibilité de devenir authentique. Le choix qu'il fait définira son caractére. En choisissant pour soi de sa libre volonté, il deviendra authentique. Sinon, il se renfermera dans la prison de l'<en soi>. Il est toujours en mouvement, ou en avant ou bien en arrière.
Dans le théâtre de Sartre, il n'existe aucune fatalité dans le sens
antique. L'homme est né libre. Les chaînes de l'<en soi> sont imposées
par les autres. Si l'on reste enchaîné pendant toute la vie, c'est par sa
propre volonté. On a toujours la capacité de se débarrasser des chaînes qui
l'emprisonnent. Si l'on choisit de faire son acte avec une bonne foi et si l'on
prend la responsabilité des conséquences de cet acte, l'authenticité de
caractère s'ensuivra et le jugement des autres ne comptera pour rien.
No
1.
Ingrid Galster, Le Théâtre de
Jean-Paul Sartre devant ses premiers critiques, Paris : L’Harmattan,
2001.
2. Jean-Paul Sartre, Situations III,
<Pour un théâtre de situations>, Paris : Gallimard, 1973.
3 Jean-Paul Sartre, Situations
III, <La République du Silence>, Paris : Gallimard, 1973.
4.
Jean-Paul Sartre, Les mouches
p.235, Paris: Gallimard, 1947.
5.
Jean-Paul Sartre, Les mouches
p. 236, Paris: Gallimard, 1947.
6.
Jean-Paul Sartre, Les mouches
p. 237, Paris: Gallimard, 1947.
7.
Jean-Paul Sartre, Les mouches
p. 198, Paris: Gallimard, 1947.
8. Jean-Paul Sartre, Les mouches p. 236, Paris: Gallimard, 1947.