Le commerce international de fourmis augmente les risques et les dangers biologiques en Europe – (Hymenoptères, Formicides)

 

 

Par A. Buschinger

et B. Guénard

 

 

Résumé

 

Au cours des dernières années, une forte augmentation du commerce des fourmis a pu être observé en Europe, particulièrement en Allemagne, Autriche, Espagne, France et Royaume-Uni. Des compagnies vendent sur Internet des accessoires nécessaires à l’élevage de fourmis et des espèces de fourmis originaire d’Europe, mais tout aussi bien en provenance d’autres continents (Amérique du Sud, Indonésie, Australie, …).

Dans cet article, nous discuterons des différents dangers reliés à ce commerce : les fourmis importés pourraient s’établir et provoquer des impacts aussi bien économique qu’écologique affectant la biodiversité, propager de nouveaux pathogènes qui pourraient s’attaquer à la faune locale, ou encore modifier la faune locale. Même une « batardisation de la faune locale » est envisageable.

Nous suggérons de presser les gouvernements des diverses nations de réglementer le commerce à but commercial et non scientifique des espèces d’invertébrés, en particulier les fourmis et les espèces exotiques. Des permis exceptionnels pourraient être émis uniquement dans les cas où les preuves de systèmes contre les évasions auront été fournies auparavant.

 

 

Introduction.

 

Depuis quelques années, s’est développé dans de nombreux pays d’Europe et aux États Unis, un intérêt toujours plus grand pour le maintien de diverses espèces de fourmis comme animaux de compagnie, principalement au près d’un jeune public (mais pas uniquement).

Alors qu’aux États-Unis le commerce de reines fourmis est illégale, en Europe, où les restrictions sont pour la plupart manquantes, un nombre de magasins sur Internet se sont ouverts au sein desquels il est possible d’acheter des colonies de fourmis vivantes, des nids artificiels et des accessoires. Lorsque ces magasins font de la publicité et vendent des fourmis du monde entier, il y a des raisons pour s’inquiéter. L’information concernant l’importance de ce trafic peut être obtenu à travers différents sites et forums sur Internet. A partir de la lecture de ces différents sites, il apparaît également clairement que nombre d’espèces ne sont pas identifiées correctement, portant souvent un nom d’espèce qui est faux ou simplement identifié au genre, comme par exemple le genre « Pheidole sp. », qui contient tout de même près de 900 espèces à travers le monde, parmi lesquelles plusieurs sont reconnues comme étant des espèces problématiques dont l’une P. megacephala, même invasive.

 

 

1. Le risque de batardisation de la faune.

 

Comme avec n’importe quelle introduction, accidentelle ou volontaire, d’un organisme dans un écosystème donné, les espèces exotiques peuvent dans certains cas établir des populations viables et ainsi modifier la faune et la flore locale. Même connues, les espèces invasives peuvent être relâchées dans des régions où elles n’étaient pas encore présentes, à cause de vendeurs et d’acheteurs qui sont des non-initiés à la taxonomie (rappelons qu’il s’agit d’une spécialité qui peut être extrêmement complexe) et qui sont incapables de les différencier de d’autres espèces de fourmis dangereuses ou parfois inoffensives.

 

            Les fourmis en particulier présente un risque plus élevé pour la biodiversité locale que d’autres organismes exotiques. En effet, elles sont parmi les membres les plus dominants au sein de nombreux écosystèmes terrestres. Et, lorsqu’elles sont relâchées, il ne s’agit généralement pas d’un ou de quelques spécimens qui pourrait mourir avant d’avoir la chance de se reproduire (comme cela s’observe chez les araignées, les millipèdes, les scorpions, les mantes religieuses, .. qui s’échappent chaque année). Une colonie complète de fourmis qui s’échappe ou qui est relâchée par son propriétaire peut s’établir au sein d’un environnement propice et ensuite se réorganiser pour trouver les conditions écologiques favorables afin de se reproduire. De plus l’accouplement entre la progéniture issue d’une même reine (individus consanguins) n’est pas un problème sérieux chez les fourmis, contrairement à ce qui est généralement pensé. En tout cas, la plupart des espèces invasives (ou potentiellement invasives) sont des espèces polygynes et possèdent plusieurs reines assurant la reproduction au sein du nid. Les amateurs de fourmis préfèrent généralement ces espèces polygynes car elles sont supposées se reproduire plus vite et survivre plus longtemps en captivité. De plus, des espèces que nous pourrions qualifier de « spectaculaires » sont particulièrement recherchées, c’est le cas des fourmis australienne Bull dogs (« Myrmecia  sp.»), des fourmis champignonnistes (Atta et Acromyrmex spp.), des fourmis tisserandes (Oecophylla sp.) ou Pheidolegeton à grands soldats toutes offertes à la vente ou à l’échange en Allemagne et dans d’autres pays Européens.

 

 

2. Le risque de développement de nouvelles espèces de fourmis invasives ou problématiques (pest).

 

            L’Allemagne compte aujourd’hui sur son territoire près d’une douzaine d’espèces de fourmis introduites. Ce nombre est relativement similaire pour la France et le Québec. La plupart d’entre elles sont confinées aux installations chauffées, aux serres des jardins botaniques, des zoos, etc… Quelques unes envahissent les maisons, les hopitaux, les restaurants, .... parmi celles-ci la fourmi Pharaon (Monomorium pharaonis), mais aussi quelques espèces de Pheidole, provoquant alors des problèmes sanitaires graves. Certaines s’implantent également dans les milieux ouverts comme la fourmi d’Argentine (Linepithema humile) et Lasius neglectus (Dekoninck et al 2002; voir aussi www.creaf.uab.es/xeg/Lasius/Ingles/index.htm). Ces deux espèces ont le potentiel pour éliminer des nombreuses espèces de fourmis natives mais également d’autres animaux parmi les insectes et autres arthropodes et également des plantes, modifiant alors l’équilibre des écosystèmes.

            La plupart des espèces invasives proviennent sans doute de la dispersion d’espèces associées à l’Homme qui ont été transportées à travers le monde à cause du commerce traditionnel. Cependant, les vendeurs et les éleveurs de fourmis sont en permanence à la recherche d’espèces « nouvelles » et « intéressantes ». Ils essaieront ainsi de toujours importer de plus en plus d’espèces, dont certaines n’auraient jamais eu la chance d’être importées par l’Homme autrement. Parmi les espèces de Pheidole qui sont très populaires à cause de la grosse tête de la sous-caste des soldats, il en existe des douzaines qui représentent un danger.

            Comme les vendeurs et les acheteurs sont des non-initiés à la taxonomie en myrmécologie, les espèces en question ne sont pas identifiées correctement. Beaucoup sont venus avec des noms évidemment incorrects (voire inexistants), où seulement identifiées jusqu’au genre (Pheidole, Messor et autres). La taxonomie des fourmis est très difficile, et beaucoup de groupes (genres) sont encore indéterminés taxonomiquement et inconnus écologiquement. Ainsi il est absolument impossible pour les acheteurs et les vendeurs de savoir ou non si une espèce donnée est une espèce invasive ou sera perçue comme telle dans le futur.

 

 

3. Le risque que des parasites des fourmis se propagent d’une espèce à l’autre.

 

Tous les animaux transportent des parasites ou pathogènes, qui lorsqu’ils sont relâchés dans un habitat nouveau peuvent passer sur des espèces indigènes et les affecter, même si l’hôte original n’a pas pu survivre dans le nouvel environnement. Ces parasites peuvent être des acariens, des nématodes, des protozoaires, des champignons, des bactéries, … Certaines espèces de fourmis sont connues pour être des hôtes intermédiaires de vers parasites (ténia, cestodes). Dans le sud de la France, une espèce de Tetramorium est connue pour porter un cestode de volailles (genre : Raillietina; Nadakal et al 1971).

Actuellement, les connaissances au sujet de la faune parasitaire des fourmis sont faibles, mais les quelques recherches effectuées sur les vers parasitaires (Buschinger 1973; Péru et al. 1990; Plateaux 1972), les champignons (Sanchez-Peña et al. 1993), et sur les grégarines (parasite du type des protozaires) tous rencontrés chez les fourmis (Kleespies et al 1997), donnent de bonnes raisons de croire que beaucoup plus d’espèces de fourmis peuvent porter une ou plusieurs espèces de parasites dangereux. Des espèces de grégarines retrouvées dans des fourmis du genre Leptothorax au Montana, ont été capables d’infecter au cours d’expériences en laboratoire des Leptothorax européennes et même des fourmis pharaon (Monomorium pharaonis). Malheureusement, ils n’affectèrent pas cette dernière espèce à un point suffisant pour en permettre le contrôle à l’aide d’une lutte biologique (Buschinger & Kleespies 1999). Bien qu’il n’y est pas encore eu de cas décrit de transfert de parasites entre espèces de fourmis exotiques et indigènes, cela apparaît néanmoins comme une possibilité certaine.

 

 

4. « La batardisation intraspécifique de la faune », un risque négligé.

 

            Non seulement l’introduction d’espèces exotiques au sein de la faune ou des écosystèmes indigènes présente un risque important, mais également celle d’espèce indigène mais en provenance de population éloignée, d’où le terme de « batardisation intraspécifique de la faune ». En Europe, il existe de nombreuses espèces dont la distribution géographique est étendue, de la Méditerranée jusqu’aux habitats sub-arctique. Nous pouvons supposer qu’il existe des populations au sein de ces espèces qui ont développé des adaptations locales aux conditions climatiques et autres conditions spécifiques de leur milieu. Si elles sont déplacées sur une distance importante, elles peuvent alors soit disparaître (si elles ne tolèrent pas les conditions locales –dans le meilleur des cas), ou soit s’hybrider avec les populations locales, ce qui peut alors affaiblir l’adaptabilité des populations locales.

            Un autre problème dans ce contexte est que les coûteuses études sur la biogéographie et la phylogéographie peuvent en être compromises. L’une des questions souvent posées en Europe est de se demander si pour une espèce donnée qui est arrivée du refuge Méditerranéen après la dernière ère glaciaire au Nord des Alpes, celle-ci est arrivée par la route est ou ouest? Avec les techniques modernes d’études de l’ADN, il est possible de reconstituer de tel itinéraires; mais si (par exemple) une espèce de France s’échappe dans l’est de l’Autriche et établit des populations, cela pourrait alors invalider de nombreux efforts de recherches.

 

 

5. Distributeurs et forums sur Internet. 

 

Dans plusieurs pays Européens, des distributeurs par le biais de sites, de forums ou d’E-mail se servent d’Internet pour pratiquer leurs activités de ventes de fourmis tropicales, proposant même des espèces invasives. Un site allemand bien connu, en particulier, importe des fourmis d’Australie, du Sud Est asiatique, d’Amérique Centrale et les vend en Europe, mais distribue également des fourmis du sud de l’Europe vers l’Europe du Nord et Centrale. Ces pratiques bien que très dangereuses sont tolérées car en Allemagne, Belgique, France et dans la plupart des pays Européens, il n’existe pas de restriction légales sur le commerce des animaux exotiques, à l’exception des espèces en danger dans leur pays d’origine. Actuellement, il n’existe pas d’espèces de fourmis connues qui soit en danger par prélèvement sur le terrain dans leur pays d’origine. Nous connaissons uniquement des restrictions aux États-Unis et au Canada où le commerce transfrontaliers de fourmis est illégal.

Les forums de discussion, bien que très agréable par le côté pédagogique et de dialogue qu’ils apportent aux différents membres, représentent également un risque par l’enthousiasme un peu fort de certains acheteurs et la cupidité de certains vendeurs sans scrupule. Bien que tous les membres inscrits sur ces forums ne soient pas forcément des éleveurs de fourmis, une forte proportion d’entre eux pratique l’élevage. Il est donc du devoir de chacun de comprendre les risques et les dangers associés à l’élevage de fourmis, en particulier des espèces tropicales et donc d’éviter leur distribution.

 

 

Conclusion.

 

Bien sûr, les fourmis ne sont pas uniquement importées par des compagnies ou personnes spécialisées, mais encore essentiellement par le commerce classique (dans les plantes, les fruits, le bois, …), et également par les touristes qui ramènent des fourmis dans leurs foyers (volontairement ou non). Cependant, le commerce de colonies de fourmis comme animal domestique peut considérablement augmenter le nombre de colonies et d’espèces exotiques importées, par l’intermédiaire d’acheteurs privés, qui ne sont parfois âgés que d’une dizaine d’années.

Nous pensons qu’il serait nécessaire pour l’Union International pour la Conservation de la Nature (et d’autres organismes) d’informer les gouvernements de toutes les nations de ce développement récent, et de leur suggérer des restrictions légales sur le commerce d’arthropodes exotiques, à cause des dangers pour leur faune locale et qu’en plus, les campagnes d’éradications des espèces invasives est toujours très coûteux et néanmoins échouent généralement (voir les fourmis de feu, la fourmi Pharaon, le fourmi d’Argentine, …; Vander Meer et al. 1990).

En attendant que de telles mesures soient adoptées, nous recommandons aux personnes soucieuses de leur environnement d’éviter l’élevage ou la dispersion d’espèces exotiques à leur région, et de se limiter dans leur passion à l’élevage d’espèces indigènes. Il est également important de s’informer sur les risques que peuvent présenter certaines espèces nouvellement introduites et ne pas favoriser leur prolifération, telles que Lasius neglectus et Linepithema humile. Mais également, quelque soit l’espèce élevée, d’éviter les relâches dans l’environnement. N’hésitez pas à en parler autour de vous et à dissuader les jeunes et moins jeunes souvent trop émerveillés par l’aspect exotique de telles espèces.

Enfin, gardez également à l’esprit que certaines espèces indigènes, telles que certaines Formica du groupe rufa, sont en danger d’extinction à cause de la perte d’habitats dont elles ont été victimes ces dernières années. Il ne sert donc à rien de les aider à disparaître en pillant des nids ou en interférant avec les essaimages.

 

 

Références :

 

Buschinger, A., 1973: Ameisen des Tribus Leptothoracini (Hym., Formicidae) als
Zwischenwirte von Cestoden. Zool. Anz. 191, 369-380, 1973

Buschinger, A., Kleespies, R. 1999: Host range and host specificity of an ant-pathogenic gregarine parasite, Mattesia geminata (Neogregarinida: Lipotrophidae). Entomol. Gener. 24, 93-104.

Dekoninck, W., C. De Baere, J. Mertens & J-P. Maelfait, 2002. On the arrival of the Asian invader ant Lasius neglectus in Belgium (Hymenoptera, Formicidae). Bull. Soc. roy. belg. Ent. 138: 45-48.
Kleespies, R.G., Huger, A.M., Buschinger, A., Nähring, S., Schumann, R.D., 1997: Studies on the life history of a neogregarine parasite found in Leptothorax ants from North America. Biocontrol Science and Technology 7, 117-129.

Nadakal, A.M., A. Mohandas, K.O. John, and K. Muraleedharan, 1971. Resistance potential of certain breeds of domestic fowl exposed to Raillietina tetragona infections. 3. species of ants an intermediate hosts for certain fowl cestodes. Poultry Sci. 50:115-118.

Péru, L., Plateaux, L., Buschinger, A., Douwes, P., Perramon, A., Quentin, J.C. : New records of Leptothorax ants with cysticercoids of the cestode, Choanotaenia unicoronata, and the rearing of the tapeworm in quails. Spixiana 13, 223-225, 1990.

Plateaux, L., 1972: Sur les modifications produites chez une fourmi par la presence d’un parasite Cestode. Ann. Sci. Nat. XIV, 3, 203-220.

Sanchez-Peña, S.R., Buschinger, A., Humber, R.A. 1993: Myrmicinosporidium durum, an enigmatic fungal parasite of ants. J. Invertebrate Pathol. 61, 90-96.